Des parkings de nuit aux usines désaffectées,  ses deux précédentes séries, Ludovic Lemaître assemble, au fil des années, un puzzle d’où commence à émerger l’objet principal :  les traces de la présence humaine. Des empreintes indélébiles.  Ne sommes-nous pas entrés dans l’époque dite anthropocène ?
Le cadre est urbain, là où la population est la plus concentrée.
La première contrainte, pour le photographe, est de créer des conditions particulières afin de ne pas (trop)croiser ses semblables. Bâtiments abandonnés, parkings fermés au public, clichés pris tôt le matin ou tard le soir…
Dans une longue méditation, il
se place momentanément en retrait d’une certaine société et de ses restes. Aller pour un temps à contre-temps
et dépasser la superficialité du moi social, mondain, parisien…

 Alors, est-ce l’image qui est à voir ou l’histoire “avant” et “après” l’image qui révèle l’intention ?
“Il n’y a rien à rationaliser, rien à expliquer” prétend-t-il. “Il suffit que le réel permette de créer une ouverture vers l’imaginaire ; quelle que soit votre interprétation, je vous donnerai raison”.

 

“Je ne cherche pas à me distinguer, je me cherche, comme tout un chacun. Je ne peux pas me contenter de ce que je suis, et qui je pourrais devenir, je l’ignore encore”.

 

Soraya Hamroun

 

 

 

 

 

 

 

Ludovic Lemaître est un photographe-explorateur, il aime être en état d’inconfort, de danger pour prendre ses clichés. Il brave le froid, le vent, la pluie, franchit des bâtisses impraticables, des zones de chantiers, des entrepôts interdits au public, enjambe des obstacles, escalade même en rappel si nécessaire ! Pour se transcender, pour aller au-delà de ses peurs.

Regarder là où personne ne regarde, à la recherche de ce qu’on ne peut voir, à la recherche de ce qui est inaccessible (Lieux abandonnés), à la recherche de ce qu’on ne regarde pas (Les Parkings), de ce qu’on piétine, traverse, sans y prêter attention (Sous la Pluie).

 

Il arpente les rues de Paris, s’installe quelques jours dans une petite ville du Nord de la France, de la Belgique… Il erre, scrute, observe et repart parfois bredouille. Mais il relève des emplacements précis (une vitrine, un rond-point, une zone de marquage au sol, une bouche à incendie, une boîte aux lettres…), pour le jour où la lumière sera belle, où les passants seront moins nombreux, où le brouillard sera présent, où la pluie tombera enfin, oui quand nous consultons la météo en espérant du beau temps, lui surveille les indices de précipitation en pestant contre cette année 2015 sans pluie !

 

Il perçoit la photo qui existera bientôt, qui naîtra enfin de ce qu’il en a imaginé. Ses expéditions sont toujours pertinentes, utiles et avec l’objectif de composer son « image rêvée ». Parfois la magie opère tout de suite mais dans le cas contraire, il garde en tête ce qu’il fera de ces « repérages ».

 

Cet autodidacte est un maniaque de l’aléatoire maîtrisé. Il règle son appareil avec minutie, fait des recherches, teste, expérimente jusqu’à ce que l’effet escompté soit parfait. Dans son travail, il n’est pas question de retouches, de truquages numériques, la maîtrise du cliché est dans sa préparation. Les effets visuels sont naturels, sans artifices.

C’est un solitaire ! Ses congénères ne l’intéressent pas dit-il ! Toutefois, son travail, qui se détache en trois séries majeures laisse progressivement  apparaître le Vivant.

 

Hélène De Smet